« De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? », demande quelque part un livre pas
mal consulté depuis. Quelque part, c'est dans l'évangile de Jean, au chapitre 1er, verset 46. Citons une fois de plus, si vous le voulez bien, le saint passage car cette petite ligne
mériterait bien de devenir la Bible de toute une profession, celle des collecteurs de nouvelles, des recenseurs de faits divers, tous au fond des répétiteurs de Jean, chapitre 1er,
verset 26. Annonciation n'est pas très éloigné, après tout d'annonce...
Tenez, l'autre jour, par exemple, il y a eu le feu, je ne sais plus où. Dans un appartement, avec des morts et tout et tout. Ce dont je me souviens surtout, puisque le journaliste avait pris soin de le préciser, c'est que l'incendie avait pris, « dans cet immeuble d'un quartier populaire ». Une autre fois, c'était la disparition d'une petite fille, dont les parents vivaient « dans un quartier HLM ». Rappelons-nous aussi ces coups de feu mortels tirés sur la cour d'une école. La journaliste précise aussi qu'autour c'est pas bien fameux, entendez que les portefeuilles du voisinage ne sont pas bien épais. Parfois, à l'inverse, les dépêches font écho à l'étonnement que pareille chose puisse se produire dans les beaux quartiers, comme aurait dit Aragon. Cela donne alors des titres du genre : « La drogue n'épargne pas le centre-ville » ou, caricatural : « Voitures brûlées. Les jeunes interpellés ne venaient pas de la cité ». J'exagère à peine tant la corporation journalistique s'est installée dans l'habitus de signaler la géographie sociale de l'événement, quand elle est populaire, et marquer ainsi injustement, et inconsciemment, les quartiers pauvres du stigmate de gens détraqués qui mettent le pays à feu et à sang, ou à peu près. A-t-on songé un instant à signaler que le fameux vol des 85 millions d'euros de bijoux avait eu lieu dans un quartier richissime de Paris ? Pourquoi, alors qu'un braquage de modeste bijoutier à Vénissieux bénéficierait forcément de la qualification « dans un quartier difficile » ? Souvenons-nous encore de la funeste affaire d'Outreau et comment s'est insidieusement imposée l'idée que des ouvriers du Nord, au chômage ou en passe de l'être, ne pouvaient qu'être des pervers incestueux. Au même moment, nous avons eu droit à des soupçons, aussi infondés, de soirées violentes et partouzeuses au sein de la bonne bourgeoisie toulousaine. Là, nous étions comme l'ami Jojo et l'ami Pierre :
« Et quand vers minuit passaient les notaires
Qui sortaient de l'hôtel des "Trois Faisans"
On leur montrait notre cul et nos bonnes manières
En leur chantant :
Les bourgeois, c'est comme les cochons
Plus ça devient vieux, plus ça devient bête
Les bourgeois, c'est comme les cochons
Plus ça devient vieux, plus ça devient.. ».
Sauf que l'inceste, c'était bon pour les pauvres d'Outreau, tandis que les riches de Toulouse, eux, s'adonnaient à la prostitution, et au sadomasochisme qui, bien pratiqués, ne sont même pas des délits. C'est quand même autre chose. Incestueux n'est pas libidineux. Dans un cas c'est un crime condamné par toute l'humanité, dans l'autre c'est juste une errance morale. Sauf qu'à Toulouse, il y avait eu, disait-on, crucifixion d'un pauvre bougre, ce qui, même bien fait, détonne tout de même dans le paysage des bons pères de famille.
Les tirs à l'arme plus ou moins lourde, s'ils se produisent à la sortie de bureaux huppés par des hommes cravatés ne font l'objet que d'une mention inquiète. Au pire, on accusera le stress au travail. Mais si les coups de feu sont échangés en bas d'une tour de la banlieue, alors on se mettra en alarme devant des jeunes décidément mal-élevés et carrément fous dangereux, prêts à sauter, à égorger, racketter tout ce qui bouge. Le racket inspire l'édification urgente de prisons nouvelles, mais la fraude fiscale, le détournement d'argent sont, elles, des méthodes, au plus, vilaines, parfois répréhensibles. Les mots des riches ne sont pas ceux des pauvres, et les mots prononcés sur les riches ne sont pas non plus ceux prononcés sur les pauvres.